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Expositions temporaires

Turner, peintures et aquarelles, Collections de la Tate. Musée Jacquemart-André, Paris

Turner, Peintures et aquarelles. Collections de la Tate.
Musée Jacquemart-André, Paris
26 mai 2020 – 11 janvier 2021 (dates décalées suite au COVID-19)
page de l’exposition

Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est incontestablement le plus grand représentant de l’âge d’or de l’aquarelle anglaise. Il en exploita les effets de lumière et de transparence sur les paysages anglais ou les lagunes vénitiennes. 

C’est cette exposition que j’ai choisi pour ma première sortie culturelle après deux mois et demi de confinement. Je la savais d’avance de qualité et pas très grande, ce qui me laissait peu de chances d’être déçue ou de subir la fatigue muséale après autant de temps sans longues sorties.

Cette exposition révèle le rôle qu’ont joué les aquarelles dans la vie et l’art de Turner, depuis les œuvres de jeunesse qu’il envoya à la Royal Academy aux fascinantes expérimentations lumineuses et colorées de sa maturité.

Grâce aux prêts exceptionnels de la Tate Britain de Londres, qui abrite la plus grande collection de Turner au monde, le musée Jacquemart-André accueille pour cette expo une soixantaine d’aquarelles et une dizaine de peintures à l’huile, dont certaines n’ont jamais été présentées en France.

Vue de l’exposition © Culturespaces / S. Lloyd

Ceux qui ont déjà visité des expositions au musée Jacquemart-André, savent à quel point l’exiguïté des salles contraint la circulation et l’accrochage. Cependant, le musée réussit toujours à choisir un parti pris avantageux, avec une sélection d’oeuvres juste et riche, une scénographie agréable à l’oeil et propice tant à la contemplation qu’à la compréhension du sujet. Pas d’oeuvres monumentales ou célébrissimes mais toujours un savant approfondissement du sujet abordé. L’expo Turner n’échappe pas à cette règle.

Comme à son habitude, l’exposition pousse la réflexion d’un sujet, en faisant appel à l’attention du visiteur. Pas d’outils numériques – hormis l’application qui remplace l’audioguide ; attention, gratuite pour le parcours permanent, elle est au prix de 2,99€ pour l’exposition temporaire –, mais le propos riche nous offre un nouveau regard sur l’oeuvre de Turner.

Le parcours se fait dans les huit salles des expositions temporaires au musée Jacquemart-André, au 1er étage, à la fin du parcours permanent. Quel bonheur, d’ailleurs, de retrouver ces espaces, de passer par le grand salon ovale, le jardin d’hiver, ou encore la salle d’oeuvres du Moyen-Âge. 

Sur le dépliant mis à disposition des visiteurs, on retrouve le plan modélisé permettant de nous rendre compte du volume des salles et d’être guidé dans sa progression de l’exposition – chose bien utile car la configuration nécessite de rebrousser chemin à mi-parcours pour poursuivre l’exposition.

Plan de l’exposition présent sur le dépliant

Ayant visité l’exposition les premiers jours après le déconfinement, hormis le port obligatoire du masque, le conditions de visite étaient idéales : il était nécessaire de réserver son billet en ligne avec un créneau horaire mais la visite s’apparentait à une visite privée : très peu de monde un mercredi après-midi, permettant de contempler à loisir les petites aquarelles et de lire tranquillement les textes de salle sans être bousculé.

Première salle de l’exposition et panneau introductif © Museographies.com

Un parcours chronologique permet de suivre pas à pas son évolution artistique : de ses œuvres de jeunesse d’un certain réalisme topographique aux œuvres de sa maturité, plus radicales et accomplies, fascinantes expérimentations lumineuses et colorées. Associées ici à quelques aquarelles achevées et peintures à l’huile pour illustrer leur influence sur la production publique de Turner, ces œuvres très personnelles demeurent aussi fraîches et spontanées que lorsqu’elles sont nées sur le papier.

Site du musée

Après une brève introduction au travail de Turner, une chronologie illustrée permet d’avoir un aperçu visuel rapide de son parcours afin de nous préparer aux différentes étapes de ce véritable voyage, évoqué dans le teaser de l’exposition.

De l’architecture au paysage :
les oeuvres de jeunesse

La première salle introduit le visiteur aux paysages de Turner. On s’étonne un peu des tonalités, moins lumineuses que ce que l’on imagine de son oeuvre. Celles-ci se reflètent dans la scénographie : des cimaises gris chaud et marron, un moquette épaisse assortie, donnant une certaine impression de massiveté.

Ces aquarelles de taille moyenne représentant paysages et architectures réalisées pendant et après son cursus à la Royal Academy révèlent une Angleterre imposante, rocheuse et verdoyante.

[Turner] s’éloigne un peu plus de Londres chaque année, explorant le sud et l’ouest de l’Angleterre, le pays de Galles et les sites d eplus en plus spectaculaires à mesure que l’on progresse vers le nord, comme dans les Highlands en Ecosse. À cette époque, l’Empire Britannique s’étend sur toute la planète mais la guerre contre la France interdit tout voyage outre-Manche.

Texte de salle

Par contraste avec les aquarelles qui sont accrochées dans des cadres fins, une imposante huile sur toile dans un cadre doré s’impose dans le fond de la salle. Cette mise en scène se retrouve dans les premières salles de l’exposition, ponctuant ainsi le parcours. 

Première salle de l’exposition © Museographies.com

Cette première approche à travers d’assez grands formats, où Turner expérimente différents styles est une belle introduction au sujet de l’exposition.

Nature et idéal : l’Angleterre, 1805-1815

La seconde salle aux cimaises café au lait et à la moquette assortie – la palette de la salle s’éclaircit au même rythme que les travaux du peintre –, dévoile des oeuvres plus petites avec des représentations du ciel – bleu pastel – et des éléments en pierre de taille – café au lait. Le voyage se poursuit dans une Angleterre plus apaisée et lumineuse.

Vue de l’exposition © Culturespaces / S. Lloyd

Turner entreprend d’ouvrir sa propre galerie à Londres en 1804 pour y organiser annuellement des expositions personnelles […]. L’année suivante, il habite quelques temps en bordure de la Tamise à la campagne, à l’ouest de Londres, naviguant sur le fleuve et peignant parfois directement à l’aquarelle d’après nature. En 1807, il est nommé professeur de perspective à la Royal Academy, tout en poursuivant sa production originale de compositions à l’aquarelle.

Texte de salle

À la découverte de l’Europe : 1815-1830

En 1819-1820, il effectue – tard dans sa carrière – un “Grand Tour” d’Italie de six mois, à Rome principalement, où il étudie les grands monuments, l’art et les antiquités, et également à Naples et Venise. […] Il accentuera durablement son traitement déjà intense de la couleur.

Texte de salle

Dans cette troisième salle, le visiteur est confronté à de très petites aquarelles de Turner, où l’on aperçoit une présence animale, humaine ajoutant davantage d’humanité dans ses compositions, qu’il est intéressant de scruter de près. Les couleurs plus chaudes, les sujets plus vivants sont soulignés par une salle aux murs clairs, permettant de pallier un petit peu son exiguïté.

J’ai particulièrement apprécié une aquarelle de 1825 représentant le port de Scarborough, dans le Yorkshire, baigné d’une douce lumière matinale.

Scarborough, vers 1825, aquarelle et graphite sur papier © Museographies.com

Au premier plan, une pêcheuse cherche des crevettes avec son filet tandis qu’un chien la regarde avec impatience. Sur l’estran, un navire est déchargé des marchandises qu’il transportait, tandis que les silhouettes d’autres bateaux jalonnent le port le long de la crique. Au sommet du promontoire rocheux à l’arrière-plan se détache une forteresse qui confère à la scène une grandeur historique et pittoresque.

Cartel de l’oeuvre

Déjà depuis cet espace, un vue perspective offre un aperçu sur la grande peinture à huile de la salle 5, donnant envie de poursuivre l’exposition. On peut regretter néanmoins l’éclairage légèrement insuffisant de cette pièce.

Vue de l’exposition © Museographies.com

Les voyages de Turner : 1830-1840

Poursuivant son voyage en Europe, Turner peint ces années là des vues des bords de la Loire et de la Seine. Celles-ci sont reproduites en gravure dans un livre intitulé Tour annuel de Turner. Cette quatrième salle comporte 11 vues originales extraites de cet ouvrage.

Pour dynamiser la salle aux murs gris clair présentant ces petits formats, les cartels sont présentés sur un petit parapet. Ce choix ingénieux permet de ne pas faire de l’ombre aux toutes petites aquarelles d’une dizaine de centimètres.

Lumière et couleur

Cette cinquième salle est une étape charnière du parcours physique – puisqu’il faut rebrousser chemin et retourner à la deuxième salle de l’exposition pour poursuivre le parcours –, du parcours chronologique – puisque ensuite le parcours devient plus thématique et l’on arrive à l’apogée de l’oeuvre de Turner –, et du parcours esthétique puisque les travaux d’aquarelle seront mis au second plan pour la fin de l’exposition.

Sa pratique de l’aquarelle amène parfois Turner à exécuter des études en couleurs détaillées de même format que ces projets aboutis. Même pour ces compositions, il aurait déclaré qu’il ne travaille “pas selon un processus établi, mais joue avec le scouleurs jusqu’à ce qu’il ait exprimé les idées qu’il a en tête”. On conserve un grand nombre de ces feuilles réalisées à partir de la fin des années 1810, dites “ébauches colorées” (colour beginnings).

Texte de salle

Souvent au musée Jacquemart-André, une pièce du parcours est consacrée à la technique et/ou au processus de création de l’artiste exposé.

Les “ébauches colorées” peuvent tout à fait apparaître à des spectateurs modernes comme l’expression d’humeurs et d’atmosphères. Que Turner en ait conservé autant laisse supposer que lui-même retirait une satisfaction esthétique de ces expériences privées.

Texte de salle

On retrouve des esquisses aquarelles de taille moyenne avec une partie des cartels présentés sur des parapets comme dans la salle précédente. Au milieu de la pièce un grand tableau de Turner, Le Rameau d’or apparaît comme l’aboutissement ultime de son processus créatif.

Le Rameau d’or, exposé en 1834, huile sur toile © Museographies.com

Turner travaille l’arrière-plan d’une touche très fluide, qui rappelle sa pratique de l’aquarelle et accentue les effets de brume au-dessus du lac. Il se dégage du premier plan, traité dans une touche plus précise, une atmosphère bucolique.

Extrait du cartel de l’oeuvre

Une approche sensible de l’art

Ca y est, on a rebroussé chemin pour se rendre dans la 6e salle de l’exposition ; en temps normal c’est une manoeuvre laborieuse mais avec peu de visiteurs, cela se fait aisément. C’est même agréable de repasser devant les oeuvres précédentes en coup de vent.

Cette pièce est dédiée à l’exposition d’une palette du peintre ainsi que d’un cabinet à pigments, témoignant de son audace dans l’utilisation des couleurs. Ils sont présentés sous une vitrine en verre, telles des reliques. Ce pan de mur n’arbore pas une couleur pastel mais une reproductions très agrandie d’une oeuvre de Turner en gros plan, comme si la vue de cette palette permettait de comprendre son talent à l’échelle microscopique.

Vue de la vitrine de la salle 6 © Museographies.com
Cabinet à pigments © Culturespaces / S. Lloyd

Quatre petites aquarelles dont les sujets ne sont pas ceux que Turner a l’habitude de traiter – l’artiste, l’exposition – contextualisent le propos.

J’apprécie particulièrement ce genre de salle dans les expositions : elles permettent une pause visuelle, mais aussi de se concentrer sur autre chose qu’un enchaînement d’oeuvre. Ces expôts pallient aussi l’absence – systématique – de médiation numérique dans les salles du musée Jacquemart-André.

Viennent ensuite (déjà !) les deux dernières salles de l’exposition.

Maître et magicien :
les oeuvres de la maturité

On retrouve, sur de belles cimaises chocolat, deux toiles que Turner a peintes lors de son troisième et dernier voyage à Venise, en 1840. Durant cette époque il a peint la cité à toute heure du jour et de la nuit, préfigurant les séries de Claude Monet, comme celles de la Cathédrale de Rouen.

Quai de Venise, Palais des Doges, exposé en 1844, huile sur toile
© Museographies.com

Le traitement de ses œuvres devient de plus en plus libre, vaporeux, et l’impression qui se dégage des paysages – plutôt que des représentations d’éléments matériels – deviennent petit à petit les véritables sujets de ses travaux. Le fait de pénétrer dans cette salle plus grande que les précédentes accentue cet effet de liberté – du sujet, du traitement.

La main et le coeur : les dernières oeuvres

Après plus d’un demi-siècle de travail et de voyages, la santé de Turner se met à décliner alors qu’il atteint l’âge de soixante-dix ans. Ils fait encore deux brefs séjours dans le nord de la France et sur la côte normande en 1845, “à la recherche de tempêtes et d’épaves”. Il y produit des études limpides mêlant la mer, le rivage et le ciel.

Texte de salle

Le véritable sujet des oeuvres de cette époque sont l’appréciation subtile de la lumière, de la couleur et des variations atmosphériques, avec une dissolution presque totale des formes au profit de la méditation visuelle.

Un des derniers tableaux présentés s’intitule Yacht approchant de la côte et illustre à merveille les derniers travaux du maître centrés sur la lumière et la couleur. Les cimaises sombres le mettent bien en valeur.

Yacht approchant de la côte, vers 1840-1845, huile sur toile © Museographies.com

Turner a probablement travaillé à cette toile pendant une longue période, reprenant plusieurs zones au fil des années et modifiant peu à peu le sujet d’origine. Il semblerait qu’il ait au four et à mesure recouvert certains motifs figuratifs, peut-être d’autres bateaux, qu’on devine dans les formes sombres sur la mer. Les bâtiments qu’on aperçoit à l’arrière-plan, sur la gauche, pourraient représenter Venise, mais les seuls motifs qu’on identifie avec certitude sont les petites voiles blanches du yacht poussé par le vent.
Dans cette toile, le véritable sujet pour Turner est la lumière. L’artiste la restitue par des touches vibrantes, qui forment un halo dans le ciel et sur la mer. Cela crée un effet visuel éblouissant pour le spectateur, saisi par la force des éléments que Turner peint avec une maestria inégalée.
cartel de l’oeuvre

Cartel de l’oeuvre

C’est donc sur cette toile, apogée des recherches picturales, esthétiques de Turner que s’achève l’exposition à travers laquelle le visiteur a pu voyager, avec Turner, à travers l’Europe, ses recherches picturales.


Comme souvent, la scénographie – réalisée par Hubert Le Gall (assisté de Laurie Cousseau), grand habitué du musée Jacquemart-André – est très sobre, et très claire. Le choix des couleurs des cimaises, variant du bleu ciel pastel au marron chocolat profond magnifient la palette du maître anglais. Les salles comportent quelque citations, généralement une ou deux par espace, explicitant le propos d’une façon plus onirique que les textes de salle. Ce procédé, qui peut parfois se révéler un peu “lourd” visuellement, est ici très à propos.

Pour dynamiser l’évolution d’une salle à l’autre, les passages sont agrémentés de miroirs teintés d’une couleur cuivrée, faisant référence aux sujets aquatiques de Turner, reflétant la lumière, et permettant un gain d’espace visuel.

Vue de l’exposition © Culturespaces / S. Lloyd

Pour l’éclairage, le choix judicieux d’un éclairage tamisé en provenance du plafond – le dispositif du musée faisant penser au plafond des Nymphéas de l’Orangerie –, avec peu de spots lumineux, ce qui permet d’apprécier pleinement la palette du peintre

Enfin, le musée Jacquemart-André a réalisé une visite virtuelle à 360° permettant de visiter l’exposition depuis chez soi. Elle est joliment commentée par le commissaire Pierre Curie, des critiques d’art, des comédiens, des journalistes.

D’intéressants détails d’oeuvres sont partagés via le compte Instagram du musée . Pour plus d’infos, consultez la page dédiée à l’exposition sur le site du musée où un effort a été fait : on y retrouve des visuels des salles de l’exposition, que j’ai partiellement utilisé dans cet article !

Concernant le respect des normes sanitaires liées à la pandémie, le port du masque est obligatoire dans toute l’enceinte de l’établissement. Du gel hydro-alcoolique est disponible à l’entrée du musée mais aussi à l’entrée de l’exposition.
L’expo est prolongée jusqu’au 11 janvier 2020. Profitez pleinement des beaux espaces du parcours permanent et faites un pause au soleil à la fin de votre visite dans l’entrée de l’hôtel particulier.

Je serai ravie d’avoir vos impression et vos remarques sur cette exposition, ou bien sur ce billet !

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