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Expositions temporaires

Liban, entre réalité et fiction // Troisième Biennale des photographes du monde Arabe contemporain. Institut du Monde Arabe, Paris.

Liban, entre réalité et fiction
Troisième biennale des photographes du monde arabe contemporain
Institut du monde Arabe
11 septembre 2019 – 1er décembre 2019 (prolongée)
Page de l’exposition

Pour cette troisième Biennale des photographes du monde arabe contemporain – qui se déroule cette année dans neuf lieux de la capitale -, l’IMA a mis à l’honneur la scène libanaise avec des œuvres pour la plupart réalisées au cours de la dernière décennie. C’était mon baptême de cette biennale photographique et j’en ressors vraiment enrichie et touchée. Le propos de l’exposition de l’IMA est d’une qualité rare, que la scénographie souligne avec une justesse et une beauté implacables.

Le Liban à l’honneur à l’IMA

Les années de guerre civile au Liban (1975-1990) ont profondément marqué les photographes. Le besoin d’entretenir la mémoire d’un patrimoine architectural perdu, de montrer les stigmates du conflit, semblait au cœur de leurs préoccupations artistiques. Certains travaux actuels en conservent la mémoire ; mais une nouvelle génération s’en détache et aborde des thématiques inédites. C’est cette nouvelle génération qui est à découvrir à l’IMA.

Site de l’exposition

Du réalisme à la fiction, un parcours clair

« L’exposition s’articule en deux temps. Une première séquence, à caractère documentaire, est en prise avec la réalité géographique, urbaine et sociale, l’histoire, le devoir de mémoire, le mélange des communautés, l’exil. La seconde, échappant aux contraintes du réalisme, réunit des artistes qui nous entraînent dans d’autres paysages, rêvés ou inventés, exprimant la quête d’un ailleurs, le désir d’évasion. Les travaux ici réunis abordent le registre de la fiction, cultivent l’imaginaire, développant des formes telles que le photomontage ou le collage numérique.  » (site de l’exposition)

En pénétrant dans la première salle, on est de suite saisi par la clarté du propos : la disposition des textes des salles et des différents corpus photographiques ne crée aucune confusion. Le parcours semble d’emblée fluide et on ne se retrouve pas désorienté dès les premiers pas, comme c’est parfois le cas dans les expos.

J’ai été vivement saisie par le camaïeu pastel des cimaises, d’un pêche sablé jusqu’à un bleu ciel voilé, qui évoque à mon sens à la fois le climat de la région mise en avant et la tension entre les deux versants du parcours. l’éclairage ainsi que les sols et les plafonds sombres font ressortir ces supports à merveille, rendant d’emblée l’exposition très agréable à l’oeil. L’absence de reflets sur les expôts – grâce à l’impression des tirages qui ne sont pas mis sous verre – ne perturbe pas l’oeil.

Photographies de Ieva Saudargaité Douaihi

Le Liban : réalités

La visite débute par une première projection, Beyrouth centre ville, 1991, un court-métrage documentaire de Tanino Musso sur la capitale libanaise au sortir de la guerre. Une mise en contexte plus explicite qu’un long texte historique introductif et contextualisant. Un parti pris que j’ai rencontré assez rarement dans les expos qui préfèrent ménager l’attention du visiteur en lui proposant des contenus moins immersifs en début de parcours.

L’ambiance sonore de ce court métrage accompagne le visiteur durant toute la première partie de l’exposition, créant, avec la mise en scène des cimaises, un environnement propice à la contemplation.

L’enchaînement des différentes séries photographiques est très fluide : la place qu’occupent les clichés sur les murs est assez égalitaire, rendant les séries équitables entre elles. De plus, les textes de salles sont à la bonne hauteur et de la bonne longueur, rendant la compréhension rapide et accessible. Tout l’effort du visiteur peut se concentrer sur le propos et l’esthétique des clichés.

Dans cette première séquence, on retrouve en début de parcours une émouvante série de photographies de Dalia Khamissy, The Missing of Lebanon, qui montre des femmes attendant leurs fils ou leurs maris disparus depuis des décennies entières pendant la guerre civile. Les structures bétonneuses de Ieva Saudargaité Douaihi dans sa série Dernière ville rendent compte d’un Beyrouth livré à lui-même. Enfin, les photos de Myriam Boulos Nightshift dévoilent un Liban nocturne underground et débridé.

Série de photographies de Myriam Boulos « Nightshift« 

Le Liban des fictions

L’accès à la deuxième partie de l’exposition se fait par un escalier menant un demi-niveau plus bas. Les murs de ce couloir sont recouvert de vifs motifs kaléidoscopiques qu’on se plait à photographier. Il s’agit d’une installation de Vladimir Antaki s’intitulant Beyrouth mon amour : l’artiste réalise ces oeuvres à partir d’un montage photographique de balcons de la ville de Beyrouth (un article à ce sujet est à lire sur le blog de l’IMA). On peut accéder à son site rassemblant ces photos via un QRcode disponible sous le cartel.

Installation de Vladimir Antaki « Beyrouth mon amour« 
Détails de l’installation de Vladimir Antaki « Beyrouth mon amour »

Le niveau suivant est dédié à des projets moins en prise avec la réalité, faisant entrevoir un Liban plus imaginaire, plus imaginé. Des séries conceptuelles, ou se référant à des souvenirs d’enfance nous délivrent des visions plus personnelles, empreintes de souffrance, de peurs, mais aussi de rêveries et d’espoir.

La séquence s’ouvre sur une série présentée sur des cimaises sombres, contrastant fortement avec le reste de la scénographie. Il s’agit de mises en scène de crimes dans les rues de Beyrouth, réalisée par Lara Tabet avec son projet Underbelly, mises en parallèle avec des vues microscopiques représentant des preuves médico-légales prélevées sur les lieux du crime. L’artiste fait ainsi référence à l’histoire de la photographie et son lien avec la criminologie, où les prises de vues sont des outils nécessaires à l’élucidation d’un meurtre. Cette série photographique conceptuelle donnant le ton à cette deuxième partie.

Projet de Lara Tabet, Underbelly

Après cet interlude criminel, nous retrouvons la scénographie générale avec les cimaises bleues et pêche, mais avec une plus grande variété dans les formats : grands rouleaux imprimés maintenus par des aimants, vitrines dévoilant une série de nombreux petits clichés, photographies rondes, etc. participant à la mise en place de l’univers onirique et imaginaire de cette partie.

Nadim Asfar, « La Montagne »

Deux séries m’ont particulièrement marqué par leur esthétisme dans cette seconde partie : celle de Catherine Cattaruzza, I Can’t Recall the Edges, qui présente à travers un voile d’un autre temps des clichés vides d’hommes, à mi-chemin entre des paysages instagrammables et des lieux évidés de leur puissance suscitant la mélancolie et un sentiment de détresse.

L’autre série est constituée de montages : Le Naufrage, de Maria Kassab, qui présente des vues d’intérieur noyées dans le bleu puissant de la mer, qui s’infiltre violemment dans ses photographies prenant la forme d’une silhouette humaine, ou s’engouffrant parmi les meubles.

A gauche au fond, « I Can’t Recall the Edges », de Catherine Cattaruzza. A droite, Le Naufrage, de Maria Kassab.

À la fin de l’exposition, une installation de Zad Moultaka associant une vidéo – paysages –  à une composition musicale clôt le parcours tout en immersion, comme il avait commencé.

On note que le parcours présente une majorité d’artistes femmes, souvent peu représentées dans l’art, et particulièrement dans la photographie et au Moyen-Orient. Je salue vivement cet effort de la part de l’Institut du Monde Arabe.

Globalement, le propos général de cette exposition est très juste : sans tomber dans l’alarmement ou le cliché, l’emprise émotionnelle se construit de manière decrescendo avec un message explicite et empreint de brutalité au début, s’enchaînant avec un univers de moins en moins réel et de plus en plus évocateur, laissant place à une impression d’espoir, de renaissance, de futur possible dans ce pays lacéré par les conflits.


Points forts de l’exposition :

  • Un choix de couleurs de cimaises plongeant le visiteur dans une ambiance propice à la contemplation
  • Des séries photographiques de taille égalitaire permettant de découvrir le travail de chaque artiste de manière paritaire
  • Un propos construit subtilement soutenu par la scénographie
  • Des cartels de la bonne taille et de la bonne longueur
  • Une majorité d’artistes femmes !

Informations pratiques :
Exposition qui a eu lieu du 11 septembre au 1er décembre 2019 à l’Institut du Monde Arabe, 1 Rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris.

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