DAU, Théâtre de la Ville et Théâtre du Châtelet, Paris

DAU
24 janvier – 17 février 2019
Théâtre de la Ville et Théâtre du Châtelet, Paris
DAU.com

DAU est terminé, vive DAU !

La fracassante « expérimentation » du réalisateur-président Ilya Khrzhanovsky s’est achevée à Paris ce 17 février, après trois semaines intenses en rebondissements. Si les trois quarts de ce que vous avez lu démonte en large et en travers cette étrange machinerie protéiforme, je fais partie de ce dernier quart qui y a trouvé ce quelque chose de véritablement nouveau et fort que cherchent tous les amateurs d’art et d’expériences – artistiques mais pas que – nouvelles.

Pour rappel, DAU est projet cinématographique tentaculaire du réalisateur russe qui souhaitait réaliser un biopic sur le prix Nobel de physique Lev Landau. Pour mener à bien ce projet, près de 400 personnes se sont immergées dans l’univers soviétique des années 1930 à 1960 en huis-clos, à la manière d’une télé-réalité, et ce durant près de trois ans. En ont résulté des centaines d’heures de film, avec 13 longs métrages et plusieurs dizaines d’heures de courts, basés sur une trame scénographique principale mais évoluant au fil des différentes destinées des habitants-acteurs de ce micro-Etat soviétique recréé pour l’occasion. Mais ça, vous l’avez sans doute déjà lu et entendu des dizaines de fois ces dernières semaines. Parmi les différents résumés, le magazine Trax a fait un compte rendu assez fidèle et pertinent de ce qu’on y retrouve.

Je me suis rendue à DAU le dimanche 3 février, de 18h à minuit, avec mon cher et tendre. C’était la deuxième journée d’ouverture du Théâtre du Châtelet et nous avons donc pu profiter pleinement des deux espaces aménagés. J’aurais souhaité y venir une deuxième fois mais l’occasion a malheureusement manqué.

Des visages qui nous regardent

Avant de m’intéresser de près à DAU, je fus très intriguée les grandes affiches publicitaires qui ont envahi le métro peu avant le début de l’événements. Des simples montages de deux visages en gros plan, en noir et blanc, avec le nom de l’événement en lettres capitales en plein milieu, les horaires, et les lieux.

D’ailleurs, pour information, DAU se prononce « daou », et non « do » ou « dao », et avec l’accentuation sur le « a » et non pas le « ou ». S’écrivant en russe « ДАУ », la lettre finale est un « ou ».

Simple, efficace, percutant. Le montage réalisé avec les différentes combinaisons de visages était la manière la plus évidente de représenter les grandes thématiques abordées lors de ce projet : la dichotomie passé/présent ainsi que le rapport entre la réalité et la fiction, qui sont selon moi les véritables sujets de cet événement

Un VISA pour DAU ?

J’ai beaucoup lu de déceptions par rapport à ce « Visa », que certains critiques ont considéré comme un gros coup de marketing, pour remplacer le traditionnel ticket d’entrée. Eh bien… en effet, c’est un peu ça, c’est un coup de marketing, mais depuis quand c’est interdit pour promouvoir un événement ? Je ne trouve pas ça plus ou moins fou d’installer une monumentale œuvre de Calder devant le Centre Pompidou pour inciter à découvrir le travail de l’artiste dans le musée.

Pour ma part j’ai trouvé le principe assez cohérent dans le sens où l’expérience qu’on nous offre est supérieure à celle d’une simple exposition. Avec ce Visa on nous invite sciemment à embarquer dans le monde de DAU, nous signalant qu’on va vivre quelque chose de différent que ce à quoi on s’attend d’habitude lors d’une visite culturelle. De plus, la petite carte d’identité que l’on reçoit avec sa photo et son nom, pourrait très bien passer pour une véritable pièce d’identité. Et cela fait un beau souvenir, plus sympa à accrocher au mur qu’un ticket en papier cartonné avec une photo de l’expo et son prix… En somme, l’idée de réinventer les éléments de langage événementiels en poussant l’expérience jusqu’à la création d’un véritable bureau de distribution de Visas sortait de l’ordinaire et m’a paru être une bonne entrée en matière.

Ensuite, beaucoup de personnes ont été critiques vis-à-vis du fameux questionnaire de renseignements. Je ne peux donner mon avis à ce sujet car, n’ayant pris qu’un visa de 6 heures, je n’avais pas de questionnaire à remplir. Celui-ci donnait accès pour les visas de 24h ou les illimités à un parcours personnalisé via un guide de type smartphone (le DAUphone), qui vraisemblablement n’a jamais existé. Malgré la déception de toutes les personnes qui n’ont pas eu accès à ces appareils, je trouve sincèrement que cela aurait été inadapté à l’expérience DAU. Se balader dans le milieu du 20ème siècle soviétique avec un gadget tactile à pixels à la main n’aurait-il pas été d’une grande incohérence ?

Ce que je peux déplorer, en revanche, c’est la lenteur du site web officiel qui permettait de délivrer les Visas. J’ai mis une vingtaine de minutes à acquérir le mien, car le serveur ne supportait certainement pas autant de connexions à la fois. De plus, pour reprendre un Visa, il fallait utiliser obligatoirement une autre adresse mail.

Enfin, revenons sur le prix. 35 euros pour un Visa de 6 heures. « Une escroquerie », ais-je lu plus d’une fois. Tout d’abord il faut savoir qu’il y avait un tarif réduit accessible aux -26 ans, demandeurs d’emploi et personnes handicapées à 20 euros. C’est déjà bien plus abordable. Ensuite, trouvez-vous ça réellement cher, 35 euros pour six heures d’expérience ? Cela revient à moins de 6 euros de l’heure… Combien avez-vous déboursé pour votre dernière pièce de théâtre qui n’a guère duré plus de deux heures ? Dans une ville où une place de ciné coûte 12 balles, et où une place de spectacle d’environ 1h30 coûte en moyenne 20 euros, payer une telle somme pour six heures de dose artistique en tout genre me semble vraiment très honnête. Pour rappel, le prix d’une exposition au Centre Pompidou est de 14 euros.

En lisant le dossier de presse, on se rend même compte que l’expérience devait être gratuite pour ceux qui bénéficiaient du tarif réduit. Il y avait donc une volonté réelle d’accès au plus grand nombre, qui n’a certainement pas été possible à cause de forts dépassements de budget. D’ailleurs, avec un badge de 6 heures, il était possible de rester bien plus longtemps, personne ne vous raccompagnait vers l’extérieur au bout des 360 minutes écoulées.

Veillez laisser votre téléphone à l’entrée

En arrivant à DAU, on est décontenancé : dans un monde régi par les smartphones on nous somme de déposer le nôtre dans un casier. Pas surprenant, l’information a bien été signalée lors de l’achat de nos visas. Beaucoup de visiteurs ont cru à une blague. Que nenni ! Des rangées de petits casiers gris de la taille d’une chaussure permettaient d’y ranger son cellulaire afin de s’embarquer dans un passé où cet artefact n’existait pas. Visa autour du cou, on pouvait alors pénétrer (des)armé dans ce micro-Etat totalitaire en plein cœur de Paris.

Organisation pharaonique

Vous imaginez-vous l’organisation colossale que DAU a demandé ? Vous avez sans doute lu les conditions de tournage : la reconstitution à l’identique d’un village où 400 personnes ont habité durant trois années, avec un véritable institut de physique, de véritables appartements, de véritables boulangeries, églises, prisons, boucheries, coiffeurs et salles de concert, rien que ça. Ensuite la captation, le montage. Puis la destruction de toute trace de cette mini-société. Puis la reconstitution et le transport des décors et participants au projet à Paris… In situ, l’investissement de deux lieux culturels emblématiques de Paris en travaux. Souvenez-vous qu’au moindre nid de poule sur le trottoir on nous met des barrières vertes et grises pour nous « protéger ». Imaginez donc le travail de sécurisation et d’investissement des lieux qu’il a fallu réaliser pour ce projet, un peu plus complexe qu’ouvrir ou fermer une salle du musée du Louvre… A l’origine, l’installation devait même être encore plus folle. Et puis, quelle chance immense de visiter ces endroits en découvrant un peu les coulisses de leur transformation… C’est le genre d’activité insolite et prisée proposée pendant les Journées Européennes du Patrimoine. Il a fallu faire tourner toute cette machinerie durant 24h/24, 7j/7 avec une équipe de personnages-médiateurs, de gardiens de sécurité, d’acteurs-surveillants durant tout ce projet. Sans oublier les techniciens, régisseurs, les personnes de ménage, les cuisiniers, les performeurs… Nous n’étions plus à l’échelle d’un événement mais à l’échelle d’une petite ville.

J’ai lu beaucoup au sujet des files d’attente qui se sont formées pour récupérer son visa en début d’événement. Elles devaient sans doute être désagréables, mais dans mes souvenirs il y a de longues queues devant chaque exposition qui fait parler d’elle. Les personnes qui râlent à cause d’une file d’attente de six personnes à la poste parce qu’il n’y a qu’un guichet ouvert, sont tout à coup beaucoup plus patientes quand il s’agit d’attendre plus de 3 heures pour voir des Nymphéas au Grand Palais (véridique, je l’ai fait moi-même en 2010, et sous la neige). Pourquoi donc les visiteurs n’ont pas accordé leur patience à DAU ?

Un retour en enfance

J’ai eu l’occasion de discuter de l’expérience DAU qu’avec des français. Etant bilingue en russe et ayant eu une enfance dans un pays de l’ex-URSS, l’expérience a été pour moi bien plus riche et plus parlante que pour la plus grande partie des visiteurs.

En effet, à DAU, ça parlait russe dans tous les recoins, dans les couloirs, dans les films. Saisir cette ambiance sonore était selon moi extrêmement important pour s’immerger pleinement dans l’expérience DAU. Il y avait certes des personnages-acteurs bilingues en français, et même des traducteurs-médiateurs, mais une partie de l’expérience se perdait d’office si l’on ne saisissait pas dans la spontanéité, du coin de l’oreille, une conversation entre des femmes russes dans une des chambres des appartements communautaires. Si vous avez des origines italiennes ou algériennes et que vous ou vos parents ont grandi dans ces pays, imaginez-vous dans une reconstitution fidèle de l’Italie mussolinienne, ou de l’Algérie française… Une telle expérience ne vous troublerait-elle pas au plus haut point, en vous rappelant d’innombrables souvenirs ?

Une entrée en matière chaotique

En franchissant les portes de DAU, on se retrouve complètement désorienté par un parcours totalement libre et labyrinthique. Il n’y a pas de signalétique claire, à peine quelques plans esquissés avec des noms de lieux énigmatiques : WAR, BRAIN, FUTURE, ORGY… Contrairement à une exposition classique qui présente un parcours tout tracé et numéroté dans un dépliant de visite, DAU s’impose aux visiteurs dans un impressionnant chaos. Pas de début, pas d’enchaînement logique, pas programme : il faut se débrouiller seul et faire ses propres choix de visite, un peu comme des choix de vie… Qu’y a-t-il de plus immersif qu’un circuit que l’on peut totalement tracer à son gré, comme une cité inconnue où l’on se perd pour en découvrir les secrets ? On vous a promis une expérience, pas une exposition avec des salles numérotées de 1 à 10.

Lorsqu’on demande aux médiateurs par où commencer, ils répondent en haussant les épaules « par où vous voulez ». Et pour cause, ce n’est pas leur rôle de vous indiquer par où aller. Est-ce qu’en arrivant dans une ville étrangère vous allez voir le boulanger pour lui demander par où débuter la visite ?

Cinq minutes après notre arrivée, une voix de haut-parleur – très Big Brother – annonce qu’un concert va commencer dans la salle ANIMAL. De telles annonces ponctuent la visite pour ne pas manquer les événements importants. Nous avons un peu de temps. Nous en profitons pour visiter les appartements communautaires.

Un cours d’histoire

Rappelez-vous de vos cours d’histoire. Les kommunalki, ou appartements communautaires sont des logements de l’époque soviétique où durant une bonne partie du 20ème siècle cohabitent plusieurs familles. Ce sont des sortes de colocations réalisées dans d’anciens appartements des classes aisées où dans chaque chambre vivent ensemble plusieurs générations d’une famille.

Non, ce n’est pas une allégorie. Mon arrière grand-mère a vécu dans un tel appartement avec sa propre mère, sa fille et son mari – mes grands parents. Si les temps ont changé, et que durant la période communiste de nombreuses familles ont réussi à avoir un logement séparé, il y a toujours de nombreuses familles qui vivent dans des appartement de deux pièces avec leurs parents ainsi que leurs enfants.

Non, ce n’est pas une reconstitution cliché. L’agencement et le décor sont bluffants de vraisemblance. Des napperons blancs en crochet recouvrent des coussins, de vieilles photographies sont épinglées sur les tapisseries décolorées accrochées aux murs, des petites statuettes de porcelaine kitsch côtoient de la vaisselle colorée dans le buffet. J’avais une folle impression d’être dans mon chez moi des années 1990. Sur une table, dans un des appartements, exactement la même lampe en plastique noir, exactement le même cendrier que sur le bureau de mon grand-père il y a plus de vingt ans. Dans l’appartement suivant, des verres en cristal un peu massifs, exactement ce même modèle que j’ai brisé tant de fois dans mon enfance. Oui, c’était comme ça, c’était exactement comme, et ça l’est toujours dans encore dans d’appartement en Ukraine en Russie que vous ne pouvez pas imaginer.

C’est donc un incroyable cours d’histoire que ces appartements communautaires, où du véritable ligne sèche dans le couloir et où les pantoufles sont entassées à l’entrée. Il y a à une table une babouchka qui raconte à une jeune fille – en russe – comment faire une réussite. Vous savez, ces jeux de cartes qui se pratiquent seul, un peu comme le solitaire. Sauf qu’il y en a des dizaines et j’ai passé une grande partie de mes jeunes journées à jouer à ça plutôt qu’à la poupée Barbie. 

Mais qu’y a-t-il à voir ?

Après avoir découvert les appartements communautaires, nous sommes montés tout en haut du théâtre de la Ville pour voir ce fameux concert. L’attente s’éternisait un peu et on bavardait avec Adrian, entourés de beaucoup de russophones parmi le public. Étaient-ce des visiteurs comme nous ou des protagonistes en DAU, sortis de leurs kommunalkis pour visionner également le concert ?

Enfin, les artistes arrivent : il s’agit de l’interprète russe Sergey Starostin, accompagné d’un contrebassiste et d’un percussionniste. Il joue sur des Gousli, un instrument russe traditionnel, et interprète des chants anciens avec une voix forte envoûtante. Je suis captivée par la virtuosité du contrebassiste.

On ne reste pas jusqu’au bout du show, je meurs d’envie d’aller aux toilettes. Chose complètement paradoxale, le parcours de DAU est truffé d’incongrues toilettes sèches. Celles-ci sont flambantes neuves et surtout… extrêmement propres. Je me pose la question de la pertinence de ce dispositif au-delà de son côté utilitaire et puis je me rappelle des toilettes sèches qu’il y avait dans notre maison de campagne, à une centaine de kilomètres de Kiev. Pas si incongru, finalement.

On redescend les étages pour revenir dans le grand hall d’entrée boire une vodka. Cinq euros le verre, mais les différents arômes sont appréciables : citron, piment ou encore raifort, et il y en a deux fois plus que dans n’importe quel shooter de la rue de Lappe. Pas si cher, mais dommage que nous ayons raté les prix imbattables à un euro de la semaine dernière.

On traîne encore un peu dans le premier édifice, puis on enchaîne avec le théâtre d’en face, ouvert depuis la veille. Moins de monde, moins de personnel, moins de lumière. Une ambiance plus glauque et plus mystique y règne. Le SEX BAR est un endroit intriguant au premier abord mais finalement agréable pour se poser et boire une autre vodka dans un confortable sofa. On observe les gens autour, certains passent plusieurs fois avec détermination d’une entrée à une autre, d’autres nous regardent étrangement, se demandant sans doute si nous sommes des visiteurs ou des acteurs. On rit, sous une lumière rose-orangée, discutant près d’un imposant sextoy. On se promène un peu aux étages supérieurs, visionnant quelques rushes dans des cabines individuelles. Un salle est interdite d’accès d’après un vigile. On repasse cinq minutes après et il n’est plus là alors on entre. Il s’agit d’une grande pièce remplie de lits superposés au fins matelas rayés. Sur chacun d’eux, un audioguide étrange, certains diffusant des pistes aux sonorités techno et aux titres violents : Rape, War, Sex, Violence. Sur d’autre sil y a des voix russes qui racontent des histoires sans queue ni tête. Au fond de la salle sur un lit un mannequin en cire est assis. Mais, s’approchant de plus près on comprend qu’il s’agit d’un véritable être humain. Elle écoute un audioguide sans bouger avec le regard dans le vague. Qui est-elle ? Une visiteuse égarée ou une surveillante de salle déguisée ? On décide de poursuivre notre chemin.

Après être passé dans la salle immense où l’on distingue un piano à queue à l’étage d’en dessous par un effet de miroirs, on se retrouve enfin au dernier étage, au niveau de la terrasse. On décide de prendre un troisième verre et d’aller admirer la vue. Il fait nuit et on voit au loin Notre-Dame, et juste en face, le théâtre du le Ville avec sa façade criarde à l’effigie de DAU. Un magnifique panorama pour un dimanche soir, qui coûterait une dizaine d’euros à lui seul, comme c’est le cas aux tours Notre-Dame par exemple. Il fait frais mais étrangement nous sommes abrités du vent, c’est très agréable.

On décide de partir. En récupérant nos téléphones nous sommes étonnés : 23h30. Nous avons passé 5h30 dans DAU, sans voir le temps filer. On rentre à la maison à pied en en parlant de plus en plus avec conviction, on a envie d’y retourner.

Entre réalité et fiction

Des dizaines de mannequins de silicone d’un réalisme troublant  (le musée Grévin est à traîne…) jonchent çà et là le parcours de DAU. Dans la pénombre, on peut aisément les prendre pour de véritables humains. Certains sont même automatisés. Ces éléments étaient selon moi la manifestation la plus explicite de la réflexion générale de DAU sur la dichotomie entre réalité et fiction. Tout comme y participent les personnages-médiateurs, les habitants des appartements communistes ou les personnes qui semblent être des vigiles en civil ; on se sent épié et on s’imagine alors aisément le sentiment latent d’insécurité qui a pu régner durant la période communiste en URSS durant des dizaines d’années. Plus troublant encore : les personnages aperçus dans des scènes de films se retrouvent en chair et en os au détour d’un couloir, on peu leur parler, et ce sont les même que l’on a vu à l’écran, elles ont ce même prénom, ce même métier.

Une autre frontière est questionnée dans l’expérience DAU est celle de la proximité voire de la confusion entre le passé et le présent. Les scénari des films de Khrzanovsky, bien que se déroulant dans des décors très éloignés de la France de 2019, ressemblent à s’y méprendre à des scènes balanes de ménage de tromperie et de beuverie, des thèmes universels malgré le traitement cru et violent, qui font tristement écho à des problématiques sociétales tout aussi présente de nos jours. L’expérience cinématographique va encore plus loin dans le mélange du passé et du présent : dans les cabines individuelles où l’on peut s’entretenir avec des auditeurs au Théâtre de la Ville, les entretiens pouvaient être filmés et, avec votre accord, diffusés dans les cabines ou sur les façades de l’édifice. De cette manière, des témoignages de notre quotidien se mêlaient à ceux, filmés par Khrzanovsky.

La confusion entre vérité et falsification, la paranoïa, l’interpénétration d’un temps révolu et du quotidien font de DAU une expérience singulière, troublante. Le projet a été poussé jusqu’à son paroxysme, tellement que cela fait peur, et fascine à la fois.

Quid de l’immersion

Dans le quotidien allemand cité plus haut, on peut lire ceci :

« La débâcle de DAU offre une bonne occasion de mettre en question une mode actuelle dans le monde des arts, qui semble d’autant plus discutable qu’elle est conçue pour ne pas être mise en question. Cela passe par des injonctions – il faut ‘s’ouvrir à’, ‘lâcher prise’ –, tout un jargon bavard qui, dans la pratique, devient un euphémisme pour réclamer un assentiment non critique ou, pour le dire autrement, exiger la soumission du spectateur. »

Je suis très interloquée par cette remarque appliquée à DAU. Car c’est bien la toute première fois de ma vie que j’ai vécu ce que je peux dignement appeler une expérience immersive. Et pourtant, avec mon cursus de l’Ecole du Louvre, ainsi que mon profil axé tech/numérique, je suis à l’affut de ce genre d’expérience. Jamais pourtant je n’ai été aussi satisfaite qu’à DAU. Car c’était la première fois que le visiteur était véritablement invité à se transformer en acteur. On nous vend souvent une liberté simulée dans des expositions au parcours unique et ordonné où l’on n’a pas le droit de s’approcher à moins de un mètre des installations. Comment lâcher prise dans ces lieux normés ? A DAU, il y avait une liberté quasiment sans limites. On pouvait manger des friandises dans les appartements communautaires sans demander l’autorisation à personne, s’immiscer dans une conversation entre deux protagonistes (avez-vous déjà pu interrompre à votre gré une pièce de théâtre ?), s’asseoir pour jouer une partie d’échecs avec un inconnu, pousser des portes avec un panneau « accès interdit » et y découvrir des salles désertes aux décors étranges qui ne sont peut pas si interdites que ça… J’ai pu tripoter des figurines en porcelaine (avez-vous déjà touché une sculpture dans un musée), rire fort sans être sommée de me taire, pénétrer dans une salle de cinéma où le film a déjà commencé et m’asseoir où je veux (maintenant, au cinéma, des places nous sont attribuées et on ne peut rentrer après le début du film). Il n’y avait pas de cartels à rallonge nous expliquant tel ou tel concept ou lieu. On était libre de vivre l’expérience DAU, de la bouffer, de la comprendre comme on veut, d’aller et venir où bon nous semble, de s’allonger par terre, de râler de l’incohérence apparente du projet, de rester trois heures à la même place s’il le fallait. Les seules choses qui étaient réellement interdites c’est celle qui pouvaient nous arracher à l’expérience : le téléphone, et la photo.

Et c’est à mon très grand étonnement que je le dis : j’ai adoré passer presque six heures sans téléphone. Car oui, on ne l’a pas vu passer, le temps – sans pouvoir regarder nos smartphones – mais nous sommes restés plus de 5 heures à DAU, à errer, revenir sur nos pas, nous asseoir boire un verre, ou admirer la vue depuis le toit du théâtre du Châtelet. 5h30 où le temps s’est distordu, où mon attention n’était pas perturbée par un écran lumineux que je sortirais régulièrement de ma poche. Je me suis alors rendue compte de l’importance de l’acuité sensorielle lors d’une visite.

La saga filmée DAU

Pour être honnête : j’en ai vu qu’un. J’étais surtout venue découvrir le projet tentaculaire tout autour, qui a résulté l’investissement des deux théâtres, mordue de mise en scène que je suis. Les personnes qui ne sont pas allées vivre l’expérience DAU se focalisent beaucoup sur les films – qui sont tout de même la raison d’être du projet – et sur les impressions qu’ils ont laissés au public, avec notamment des scènes très réalistes (et pour cause, elles sont véritables !) d’alcoolisation, de nudité, de violence, de séparation, etc. Certaines critiques y voient un chef-d’œuvre du cinéma réaliste, d’autres, une expérience bâclée et une perte de temps.

J’ai eu l’occasion de voir un film quasiment en entier sur le trio étrange formé par l’acteur jouant Lev Landau, sa femme, et sa belle-mère. Certes, c’est un peu monotone, mais rappelons qu’il s’agit d’une sorte de télé-réalité étalée sur trois années, et que les acteurs-personnages ne respectaient pas de scénario précis, ni de dialogues. L’attention portée aux détails est remarquable, surtout quand on pense qu’il ne s’agit pas de simples décors mais de l’environnement dans lequel tous ces personnages-acteurs ont évolué pendant 3 ans. Il y a cet incroyable article de 2011 qui décrit ce qui se passait réellement sur place, dans le fameux Institut reconstitué de toutes pièces pour le tournage.

En ce qui concerne la traduction, le parti pris m’a beaucoup touchée. Très inhabituel pour des français, les traductions de films se faisaient non par le biais de sous-titres mais via des oreillettes où une ou deux voix résumaient sans les réciter mot à mot les répliques des acteurs. Il y avait une voix de femme pour tous les personnages féminins, et une voix d’homme pour les personnages masculins. Ces voix étaient celles des plus grands acteurs français : France Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Gérard Depardieu ou encore Isabelle Huppert. Beaucoup de personnes ont été frustrées par ces traductions sommaires et mal faites. Bienvenue dans le monde soviétique ! Petite (j’ai grandi en Ukraine jusqu’à mes 7 ans), lorsque mon père m’achetait des cassettes de Disney, ou lorsqu’un film étranger passait à la télévision, ils étaient traduits exactement comme ça. Aussi incroyable que ça puisse paraître, j’ai visionné le Roi Lion, avec seulement 2 voix qui faisaient celle de Timon, Pumba, Muffassa, Rafiki et tous les autres personnages.

C’est donc une attention toute particulière qui a été portée aux détails, jusque dans la traduction, avec un parti pris s’inscrivant dans la tradition du cinéma d’Europe de l’Est. Il s’agit de la traduction Gavrilov : une « voix off offre sur un ton neutre une version condensée des dialogues en russe, tout en laissant la version originale audible ». Ces doublages particuliers ont été réalisés en français, anglais et allemand, avec des acteurs connus de chaque pays.

Une éthique contestée

Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung s’insurge :

« Les sept cents heures de rushs accumulées sur un institut de recherche soviétique, dans lequel les acteurs ont été obligés de vivre à l’année comme des animaux de laboratoire, soumis à des expérimentations alcoolisées, à du harcèlement sexuel et à des violences, sont déjà assez problématiques. »

Pourtant, les personnes qui ont souhaité participer au projet DAU n’on pas eu pas le couteau sous la gorge et ont volontairement décidé de prendre part à l’expérience. Certains ont quitté l’aventure plus tôt que son achèvement, personne n’était contraint de rester. A une époque où la télé-réalité est omniprésente sous forme de feuilleton diffusé durant des mois pendant les périodes de forte audience, rendant les ados accros, et faisant en sorte que les auteurs les plus populaires soient des stars de télé-réalité (Jessica Thivenin vient de sortir une autobiographie… où elle parle d’ailleurs de violences conjugales ! ) porter un tel jugement c’est être un peu l’hôpital qui se fout de la charité ! Quant aux expériences alcoolisées… Souvenez-vous de vos soirées, ne ressemblent-elles pas un peu à certains extraits de joyeuses beuveries diffusés à DAU ? Si la réponse est non, votre vie doit être bien triste…

Il a eu, parait-il des récoltes de données, notamment avec le dévoilement d’adresses mail en copie au début du projet, pour ceux qui ont reçu un message d’excuse du fait du retardement de l’ouverture du projet. Que celui qui n’a jamais fait de gaffe en envoyant un mail pro me jette la première pierre. Sinon, toutes mes données sont depuis des années stockées consommées par les GAFA, depuis mes photos d’enfance jusqu’à mes comptes bancaires, alors je ne vois pas très bien ce que DAU pourrait m’extirper de si précieux…

Enfin, une commission a épinglé les conditions de travail. En effet, elles doivent ressembler de près à celle qui ont cours durant les soldes dans les grandes enseignes de prêt-à-porter en France, ou peut être à celle des personnes qui cousent les vêtements que vous portez à cet instant même, dans des pays émergents. Sauf que DAU a duré trois semaines. Les commissions feraient mieux de s’occuper de problèmes plus récurrents…

En deux mots

Il fallait venir visiter DAU non pas comme une exposition. Il ne fallait surtout pas rester passif, suivre un circuit en faisant le tour des lieux et passer son chemin. On a demandé peut-être pour la première fois aussi violemment, aux visiteurs de devenir des acteurs, sans même les prévenir. Il fallait jouer le jeu. Il fallait faire demi-tour au milieu des escaliers pour revenir sur un coup de tête dans la salle que vous veniez de quitter. Il fallait repasser trois fois dans la grande salle de projection, car on y croisait tantôt un concert, tantôt un film, tantôt des personnages semblant débarquer du milieu du siècle précédent.

Il fallait vivre DAU non comme une exposition, mais comme un festival : cet endroit de lâcher-prise et de sociabilité, où toutes les personnes viennent faire ensemble des choses similaires, sans se connaître. Il fallait prendre de temps d’admirer la vue depuis le toit du théâtre du Châtelet, repasser cinq fois devant une scène, car, comme lors d’un festival, ce n’est jamais le même concert qui s’y joue. Discuter avec des gens en costume gris, avec la barmaid, grignoter un boublik, divaguer, rire, courir, essayer de regarder derrière les portes fermées.

Il y avait tant de choses à faire..! Je n’ai bien évidemment pas tout expérimenté : je ne suis pas allée voir de chamane, car c’est quelque chose qui me fait peur, je n’ai pas discuté avec un « professionnel de la parole » dans une des cabines individuelles, je suis pas restée assise des heures devant les rushes dans les cabines prévues à cet effet. Je n’ai pas vu Massive Attack ou croisé avec Depardieu. Il y a plein de photographies de salles sur Internet que je n’ai pas pu visiter (la tombe de Poushkine, un vagin géant, la salle des mannequins, etc.), plein de détails auxquels je n’ai pas fait attention. Mais j’ai retrouvé une partie de mon enfance, j’ai eu cette chance incroyable d’avoir ce fond sonore où les personnages parlent russe et je comprenais ce qu’ils disaient. J’ai bu de la vodka en riant avec mon copain, et on a maté une scène de film pornographique plus vraie que nature, où l’alcool et la rancoeur laissaient place à une inexplicable tendresse. J’ai écouté des accords de contrebasse magiques, j’ai monté des dizaines d’escaliers, j’ai erré dans un labyrinthe aux miroirs déformants en marchant dans le vide. Je me suis amusée, j’ai vu, goûté, senti, entendu, touché et exprimé des émotions diverses et véritables. Je ne me souviens d’aucun autre endroit artistique où j’ai pu avoir accès à une si grande palette d’émotions et de liberté.

L’article de Culturebox disait avec une pointe d’ironie que certaines personnes risquaient de devenir accro à DAU. Peut-être en fais-je partie. J’ai épluché les innombrables articles de presse, j’ai même donné une interview pour une chaîne télévisée (que je vous mets ci-dessous). Il y a peu de photographies des lieux, vous pouvez en trouver dans l’article de Sortir à Paris, de US of Paris, et du Parisien.

Mini revue de presse

Je vous invite à parcourir le dossier de presse en français, dont sont d’ailleurs extraits tous les visuels de cet article.

Vous pouvez retrouver les critiques acerbes ou déçues de Libération, ou de Sputnik News, ou bien des reportages plus neutres ou du moins mitigés de L’Express, du Journal du Dimanche ou de l’ADN. Enfin, quelques journalistes ont tout de même apprécié l’expérience et ont partagé leurs impressions dans Le Temps ou RBTH. J’ai enfin particulièrement apprécié lire le long report de Arts Hebdo Médias, notamment parce que la journaliste est venue le même jour que moi (mais pour 24 heures).

L’expérience continue ?

La prochaine étape de cette arche de Noé communiste ? Débarquement à Londres. Mais où, quand ? Je suis infiniment curieuse. Quels espaces vont investir les personnages de DAU, quelle structure va se métamorphoser et se plier à ce micro-état totalitaire ? J’aimerais tant le voir…

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