Claude Monet, Les Nymphéas – Musée de l’Orangerie

Claude Monet, Les Nymphéas
Musée de l’Orangerie

   J’adore venir dans les salles des Nymphéas de l’Orangerie, m’asseoir et observer les visiteurs. La plus grande majorité d’entre eux, smartphone ou appareil photo à la main, tentent de saisir insatiablement ces immenses bandes de toile qui dépassent de n’importe quel cadre. Certains prennent des perspectives, d’autres préfèrent s’attarder sur des détails, d’autres encore font des selfies ou portraiturent leurs amis. Mais combien d’entre eux regardent véritablement ces fabuleuses bandes de couleur et de lumière ? Combien s’attardent à rêvasser en plongeant leur regard dans le bleu profond d’une vague ou dans un nénuphar beige ?

Claude Monet, Les Nymphéas : Matin. vers 1915-1926, 200 x 1275 cm, Paris, musée de l’Orangerie © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Michel Urtado.

   J’ai toujours eu une très grande admiration pour ces deux espaces ovales.

   Tout d’abord parce qu’elles sont une sorte d’oeuvre totale : c’est Claude Monet lui-même qui a souhaité que ces huit grands panneaux soient placés dans deux grandes alvéoles de l’Orangerie. C’est lui qui a imaginé leur forme, leur volume, la disposition des différents panneaux et les espaces entre eux, la circulation libre des visiteurs et la lumière zénithale. L’architecte Camille Lefèvre, qui a réalisé le Musée de l’Orangerie n’a fait que respecter les cosignes du grand peintre.

Vue de la première salle © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Michel Urtado.

Ensuite, parce que c’est la manière – la seule, la plus belle, la plus touchante – qu’a trouvé Monet pour célébrer la Victoire de la Première Guerre Mondiale : offrir le lendemain de l’Armistice ses plus intimes et ses plus grandioses compositions à l’Etat, à la tête duquel était alors son très cher ami Georges Clemenceau est un magnifique geste de reconnaissance, d’amitié, et de paix.

« Je suis à la veille de terminer deux panneaux décoratifs que je veux signer le jour de la Victoire et viens vous demander de les offrir à l’État, par votre intermédiaire ; c’est peu de chose mais c’est la seule manière que j’ai de prendre part à la Victoire. […] Je vous admire et vous embrasse de tout mon coeur » — Claude Monet à Georges Clemenceau le 12 novembre 1918, le lendemain de l’Armistice.

   Enfin, je suis toujours émue lorsque je me rappelle que finalement Claude Monet ne verra jamais ses Nymphéas disposés définitivement dans le musée.  Obnubilé par la perfection, il les retravaille presque aveugle, jusqu’à sa mort.

Exposition des « Nymphéas » de Claude Monet, à l’Orangerie des Tuileries. Paris, en 1930.

   Ces deux sales ovales sont selon moi un tour de force de mise en lumière, recréant un éclairage à la fois naturel et tamisé. La lumière pénètre par deux sortes d’entonnoirs inversés en bois et passent à travers un fin voile blanc qui tamise les rayons du soleil. Ce dispositif permet de saisir les moindres variations de la lumière à l’extérieur et d’immerger le visiteur dans le jardin du peintre, où se reflétaient dans les bassins les rayons de soleil avec les nuages. La moindre variation de l’intensité du soleil ou du ciel bleu ou blanc a un impact visuel sur les huit panneaux des Nymphéas, et les fleurs qui se fondent dans l’eau et les saules pleureurs semblent se balancer doucement au gré de la course du soleil.

Cette belle architecture de la lumière date de 2006, année où les plus célèbres compositions impressionnistes ont retrouvé leur éclairage zénithal, perdu dans les années 1960 à la suite d’une réfection des espaces.

Claude Monet, Les Nymphéas : Les Deux Saules, vers 1915-1926, 200 x 1700 cm, Paris, musée de l’Orangerie © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Michel Urtado

Claude Monet, Les Nymphéas : Reflets verts, vers 1915-1926
Paris, musée de l’Orangerie © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Michel Urtado

   Lorsque je pénètre, juste après la passerelle, dans le vestibule rond avant la première salle, j’aime emprunter l’entrée sur ma gauche. Ainsi, le premier panneau que je vois est celui que je préfère, Matin. Je m’assois toujours un peu devant, plutôt du côté gauche, pour scruter les détails des plates d’eau. Je fais ensuite très lentement le tour de la salle, longeant de près les quatre compositions.

Je pénètre ensuite dans l’espace ovale suivant, où j’aime m’engouffrer tout au fond, vers le panneau Les deux saules, – le plus grand, d’une longueur de 17 mètres ! – qui parait quasiment monochrome au premier coup d’oeil, mais qui commence à scintiller de ses mille nuances de gris et de rose lorsqu’on s’approche doucement. Après m’être assise devant une des compositions latérales, je rebrousse chemin dans la première salle, je passe doucement devant Les Nuages, pour enfin m’arrêter devant Soleil couchant , où l’explosion des couleurs contraste singulièrement avec toutes les autres compositions.

Plan du rez-de-chaussée du musée de l’Orangerie et des deux salles ovales. Scan du dépliant de l’accueil.

Il est possible de faire une visite virtuelle des Nymphéas de l’Orangerie, grâce au Google Art Project.


Henri Martinie (1881-1963), Georges Clemenceau, Claude Monet
et Lily Butler sur le pont japonais de Giverny, 1921. Photographie © Paris, Musée Clemenceau

Actuellement, dans le cadre de l’année Clemenceau, le musée de l’Orangerie propose un Focus collection Monet / Clemenceau dans l’une de ses salles, visible jusqu’au 11 mars 2019. A travers de photographies et des documents, sont mis en évidence les liens qui unissaient les deux hommes – on y retrouve par exemple de minuscules photographies de Clemenceau prises par son ami peintre – ainsi que la mise en place de la donation des Nymphéas à l’Orangerie, à travers notamment les premiers plans d’aménagement des espaces ovales.

Bien que ce genre de focus ne bénéficie certainement pas d’un grand budget, il aurait été très à propos de proposer aux visiteurs un cartel numérique dans cette salle, rendant compte par exemple des différentes étapes de construction et d’évolution des deux salles des Nymphéas, sous forme de plans numériques qui se superposent dans une courte vidéo.