Egon Schiele. The making of a collection. – Orangerie du musée du Belvédère de Vienne (Autriche)

Egon Schiele. The making of a collection.
19 octobre 2018 – 17 février 2019
Musée du Belvédère, Vienne (Autriche)

   Je ne connaissais que très succinctement le tentaculaire travail d’Egon Schiele. J’ignorais qu’il était mort à 28 ans et qu’en un laps de temps très court il a eu une carrière fulgurante – notamment grâce à sa rencontre avec Klimt à l’âge de 17 ans, qui devient son maître spirituel – qui le propulsa sur les devant de la scène artistique du début du 20ème siècle européen.

   L’exposition Egon Schiele. The making of a collection. qui a lieu jusqu’au 17 février 2019 au musée du Belvédère à Vienne résulte d’un important et profond travail de recherche réalisé à l’occasion de la commémoration du 100ème anniversaire de sa mort. L’exposition a pour but de reconstituer l’histoire de vingt tableaux, appartenant ou ayant appartenu au musée du Belvédère, retraçant leurs pérégrinations turbulentes – ventes successives, spoliations nazies, réformes muséales… – ainsi que leur genèse à travers des analyses scientifiques approfondies dont les résultats sont expliqués aux visiteurs.
Entrée de l’exposition, orangerie du Palais du Belvédère.

   La manifestation a lieu à l’orangerie du Palais du Belvédère. La visite s’effectue dans des salles aux cimaises bleu nuit, au parcours très simple, en serpentin progressant de l’entrée jusqu’au fond du bâtiment : aucune chance de se tromper de sens ou de manquer une salle. Les textes des cimaises, d’une taille suffisante et de couleur blanche se détachent aisément sur ce fond sombre, ce qui évite de faire des efforts de décryptage malheureusement si souvent nécessaires pour les cartels.

Vue de l’exposition. Photo : Johannes Stoll, © Belvedere, Vienna.

   La première salle retrace le travail réalisé en amont de l’exposition depuis 2016 et présente les différents éléments clés découverts grâce aux analyses scientifiques. Des découvertes ont ainsi été faites sur les matériaux utilisés ainsi que le processus de création de l’artiste. On apprend ainsi que Schiele préparait ses toiles lui-même avec un mélange de craie, de quartz et autres silices, et que cette couche préparatoire avait parfois autant d’importance que les couches de peinture dans ses tableaux. Ou encore qu’il utilisait la plupart du temps des couleurs pures sans les mélanger.

Un très curieux portrait en trois dimensions est la première oeuvre de Schiele que l’on rencontre en rentrant. Cet autoportrait tardif, peu ressemblant au reste de la production de l’artiste, permet d’entrer dans le vif du sujet de l’exposition, à savoir la mise en évidence des nombreuses influences et interférences qui se retrouvent dans les oeuvres d’Egon Schiele, et notamment des citations des bronzes de Rodin.

Egon Schiele, Portrait de Wally Neuzil, détail, 1912. Photo © Leopold Museum, Vienna/Manfred Thumberger.

   Une biographie succincte d’à peine une quinzaine de dates retrace la brève vie du peintre. À mon sens, c’est bien plus percutant et digeste que ces interminables chronologies exhaustives que l’on retrouve trop souvent dans des expositions monographiques.

   La salle suivante nous familiarise avec ses prises de position stylistiques ainsi que les éléments récurrents de ses œuvres – comme les tournesols. On y rencontre également le premier tableau analysé dans cette exposition, le Portrait de Franz Martin Haberditzl, directeur de la collection de l’actuelle musée du Belvédère, qui acquit en 1918, du vivant de l’artiste, Le Portrait de la femme de l’artiste Egon Schiele, qui  est donc la première oeuvre du peintre à intégrer un musée national. L’exposition se termine d’ailleurs avec la présentation de ce tableau, achevant ainsi la boucle de l’histoire de la collection Schiele du Belvédère.

Egon Schiele, Wife of the artist Edith Schiele, 1917/18, oil on canvas, 139,8 x 109,8 cm. Photo: Johannes Stoll © Belvedere, Vienna

   Les salles suivantes sont structurées sensiblement de la même manière. Une oeuvre de l’artiste est décryptée tant par ses aspects esthétiques, stylistiques, historiques que techniques. Le tableau en question est accroché sur la cimaise en étant isolé de tout texte ou autre oeuvre à proximité immédiate pour offrir la meilleure expérience visuelle. Il est présenté à coté d’un texte de grand format prenant toute la hauteur du mur – en allemand et anglais, les deux langues ayant la même taille de police. Dans ce cartel détaillé, composé de trois courtes parties, on apprend la genèse de l’oeuvre, ses inspirations, un ou deux éléments d’analyse scientifique, et enfin une histoire brève de son voyage à travers les collections.

Vue de l’exposition. Présentation type d’un tableau. Photo: Johannes Stoll, © Belvedere, Vienna

   Les textes allemand et anglais sont séparés par des photographies de l’oeuvre : macrophotographie, passage aux rayons X ou rayons UV, ces images sont explicitées à travers de courtes légendes où l’on guide le regard du visiteur sur les repentirs, les différents éléments de composition, les restaurations, entre autres.

Egon Schiele, Tod und Mädchen (Mort et fille), 1915. Oil on canvas, 150 x 180 cm. © Belvedere, Vienna
Détails d’analyse de l’oeuvre précédente.
   Les autres artefacts présentés sont de facture diverse : des tableaux de peintres contemporains d’Egon Schiele dont il s’est inspiré – Gustav Klimt, Ferdinand Hodler entre autres -, des documents manuscrits ou dactylographiés comme des contrats de vente, des lettres de correspondance, des inventaires de musées, mais aussi des photographies, des cartes postales ; il y a même dans la dernière salle la chaise sur laquelle posaient les modèles pour le peintre.
Vue des deux dernières salles de l’exposition. Photo: Johannes Stoll, © Belvedere, Vienna
   Cette mise en perspective plurielle d’un nombre d’œuvres restreint de l’artiste – une petite vingtaine – permet de s’intéresser bien davantage aux travaux du peintre, à leur évolution stylistique, au contexte social dans lequel ces œuvres ont été produites et enfin à leur voyage à travers les différentes collections.
Egon Schiele, Die Umarmung (L’étreinte), 1917, Oil on canvas, 100 x 170 cm
© Belvedere, Vienna

L’oeuvre la plus marquante pour moi a été L’étreinte, représentée sur l’affiche. La tension émotionnelle et sensuelle de la composition attire le regard comme un aimant. Les chairs bariolées et sinueuses sont comme figées dans un instant de vivacité. L’oeuvre est mise en parallèle avec un autre dessin de l’artiste, Couple assis, où, malgré une différence notable de composition, j’ai retrouvé une acuité émotionnelle similaire.

Egon Schiele, Seated Couple (Couple assis), 1915. Pencil and watercolor on paper, laid down on cardboard, 51.8 × 41 cm. © Albertina, Vienna

La présentation de cet envoûtant tableau est précédée par celle d’un autre, à la thématique similaire, Tod und Mädchen (Mort et fille, voir plus haut). Ce dernier est accompagné de deux dessins de Schiele représentant des personnages dans les mêmes positions torturées. L’oeuvre est mise en parallèle avec un tableau de Klimt où l’on retrouve des personnages dont l’enlacement doux semble précurseur aux étreintes plus charnelles de Schiele.

   Evidemment, ces œuvres font écho à l’histoire sentimentale de Schiele : son difficile choix entre deux femmes, Wally Neuzil, à la réputation sulfureuse, qu’il a maintes fois représentée sur ses œuvres, et Edith Harms, jeune femme plus rangée et venant d’une bonne famille qu’il choisit finalement pour épouse en 1915. Pourtant, la séparation avec Wally a été une rude épreuve pour Egon, ce qui se fait ressentir à travers les étreintes éreintées de ses compositions.

C’est ce genre d’histoire que l’on apprend au fil de la déambulation : la vie du peintre nous est révélée à travers l’analyse de ses oeuvres.

Vue de l’exposition. Photo: Johannes Stoll, © Belvedere, Vienna.

   Bien plus qu’une exposition sur le travail d’Egon Schiele, l’orangerie du palais du Belvédère nous livre une riche et pointue analyse de quelques unes de œuvres de l’artiste. Ce décryptage en profondeur prenant en compte plusieurs facettes des œuvres, de la vie d’Egon ainsi que de l’évolution de la collection livre selon moi plus d’informations que n’importe quelle grande exposition monographique. Si les visiteurs s’attendant à trouver dans cette exposition une grande quantité de tableaux de Schiele peuvent sortir du lieu un peu déçus, les curieux attentifs et les amateurs d’histoires de l’art seront rassasiés.

   La sortie de l’exposition se fait par un long couloir blanc éclairé par la lumière du jour ; le contraste avec la scénographie ténébriste des salles précédentes est fort. On retrouve sur tout le mur une longue frise chronologique ponctuée d’images d’œuvres célèbres de Schiele, donnant un aperçu assez percutant de son évolution stylistique.

 

   Je n’ai très malheureusement pas eu assez de temps ni de batterie sur mon smartphone pour télécharger l’application gratuite de réalité augmentée qui accompagnait l’exposition. D’après la description, plus qu’un guide de visite, il s’agissait d’une appli qui accompagnait le visiteur encore plus loin dans le décryptage des œuvres présentées à travers les éléments d’analyse scientifiques. Elle a ét, produite par artvive.com.

 

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La veille, j’ai visité le Kunsthisrorische museum de Vienne au pas de course, comme on est souvent contraint de faire lors d’un court séjour à l’étranger. Habituée aux grands musées aux riches collections, mais déshabituée depuis presque deux ans aux visites intenses de ce type de lieux, j’ai eu de la peine à m’intéresser aux centaines de chefs d’œuvres exposés dans les innombrables salles. Mon amoureux m’a fait part de son incompréhension d’étaler autant des collections à peine commentées, décontextualisées de leur histoire. Il a trouvé la visite du Kunsthistorische museum indigeste et très honnêtement, moi aussi.

 

   C’est avec une toute autre impression, partagée, que nous sommes ressortis tous les deux de l’exposition Egon Schiele. A making of a collection. Celle d’avoir été sciemment invités à comprendre l’histoire d’un certain nombre d’œuvres d’un artiste qui nous était, par ailleurs, très peu familier. Celle d’avoir été interpellés en tant que visiteurs aguerris à regarder les oeuvres sous différents angles, à les scruter et les comprendre, et non pas passer devant avec un rapide et infécond jugement esthétique. Celle d’avoir été pris à parti dans l’élaboration d’une histoire de l’art au croisement de nombreuses disciplines.

 

   La médiation sobre, juste et accessible éclaire un propos savant, pointu et renouvelé sur une collection, et, par extension, sur un artiste, sur une époque, sur le travail si peu connu du grand public des spécialistes travaillant pour l’art : historiens, chimistes, philosophes, écrivains, collectionneurs, photographes, conservateurs, commissaires…

   J’en ressors satisfaite, curieuse, enrichie. Ça m’a enfin redonné envie de remettre les pieds dans des salles de musées pour… « être heureu[se] et pour aimer » (Henri Focillon).
   Pour terminer, je partage avec vous le tableau intitulé Four trees, devant lequel je suis restée captivée, me remémorant devant lui de la profonde douceur d’Impression, soleil levant, de Claude Monet.
Egon Schiele, Four Trees, 1917, Oil on canvas, 110 × 140 cm. © Belvedere, Vienna.

Points forts de l’exposition :

  • Une exposition sur une collection et non sur un artiste, avec une approche plurielle des oeuvres.
  • Un nombre d’œuvres réduit, permettant de se concentrer sur chacune d’elles.
  • Une scénographie très sobre, facilitant la compréhension : textes contrastés de grande taille, langage accessible
  • Pas de détails superflus comme la descriptions minutieuses des processus d’analyse au rayons UV. La médiation va droit au but pour ne pas submerger le visiteur d’informations annexes.
  • Mise à disposition sur le site de quasiment toutes les oeuvres de l’exposition de Egon Schiele (ainsi que des vues de salles !), à télécharger en basse ou haute résolution dans l’espace presse, ici : belvedere.at/press.

Points faibles de l’exposition… J’en vois quasiment pas, mais si je devais creuser je dirais :

  • L’absence de dispositifs numériques… Mais en a-t-on besoin ici ? Peut-être faudrait-il davantage insister sur le téléchargement de l’application de réalité virtuelle, j’ai manqué cette étape et je pense avoir raté avec ça une partie du propos.
  • Malheureusement, aucune assise. Les salles ne regorgent pas d’œuvres et on y circule fluidement, mais se reposer quelques minutes n’aurait pas été de trop.

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